- Si le seul souci dans votre vie est de vous promener, ne vous en plaignez pas ma Chère, ne put s’empêcher de rétorquer Eléonore. Vous seriez capable de nous provoquer une autre révolution sur l’abolition des privilèges, vos paroles sont une insulte à la misère.
Que vos châteaux et vos biens soient réquisitionnés par le peuple pour vous soulager, plus de malles, plus de châteaux, plus de soucis !.
Voyez-vous ma Chère, je me battrai toute ma vie et essaierai de transmettre ma volonté de conserver notre patrimoine familial à mes enfants. Le château des de la Moinetterie a vécu au travers des temps pendant des siècles, et la différence avec vous, c’est parce que nous y avons vécu de générations en générations, que nous l’aimons. Chaque endroit dans notre château a une histoire et une âme, en nous séparant de lui, nous aurions l’impression de refaire mourir nos aïeux. Bien sûr, vous ne pouvez comprendre cela, vous, qui ne vivez dans ces châteaux que depuis peu de temps en somme, conclut Eléonore en s’éloignant avec dédain.
Josépha resta ahurie sur place.
Eléonore rejoignit son groupe d'amis, dont sa confidente Léopoldine Cassis des Roches. Une superbe jeune fille brune, aux cheveux longs et aux yeux verts pétillants et espiègles. A ses côtés, une autre camarade Gertrude Von der Weiss, dont le père était allemand, laissait valser ses longs cheveux blonds comme les blés. Ses yeux d'un bleu translucide semblaient tomber du ciel. C'était une virtuose du piano, un instrument qu'elle avait côtoyé dès son plus jeune âge. Elle était en grande conversation avec Gaston de la Perdrière, petit barbu très cultivé et Alban de Monpassy jeune dandy très raffiné auquel on prêtait des rumeurs homosexuelles.
Pourtant ce beau blond passait son temps à charmer les jeunes filles ainsi que les adultes par ses bonnes manières. Ils étaient tous et toutes sous le charme de ce jeune homme dont ils s'émerveillaient de sa politesse et de sa galanterie. Alban de Monpassy se précipitait au devant des dames d'un certain âge, leur approchait un fauteuil, s'inquiétait de leur santé trouvant toujours des paroles bienveillantes qui touchaient leur cœur. C'était le chouchou des salons de l'époque.
Il s'approcha de la Baronne de Portanda qui appréciait beaucoup ce jeune homme si bien élevé et lui tendit un plateau de friandises et une coupe de champagne.
- tenez Baronne, je vous ai ramené cela pour vous éviter de vous déplacer
- merci mon cher Alban, vous êtes vraiment aimable, minauda-t-elle
- c'est tout naturel Baronne dit Alban en s'inclinant devant la vieille dame qui était aux anges de tant de délicatesse.
Tous ces jeunes formaient une belle équipe et se retrouvaient régulièrement des après-midis entiers pour des parties de croquet, de colin-maillard ou de raquettes.
Eléonore avait rencontré Léopoldine et Gertrude au pensionnat où elles s'étaient liées d'amitié immédiatement. Elles se remémoraient souvent leurs petits souvenirs de collège.
- tu te souviens Eléonore dit Léopoldine, la sœur Marie-Ange Xavier qui me disait toujours quand on parlait pendant les cours : « Léopoldine, je vais être obligée de référer de votre conduite et de votre indiscipline à votre Papa ».
- oui, et la sœur Gabrielle qui nous faisait faire ce geste ridicule à chaque fin de cours : se taper sur la poitrine en criant « toutes unies », ajouta Gertrude.
- Mon plus mauvais souvenir restera ces cours de couture pénibles, quelle horreur dit Eléonore.
La musique retentit dans le salon et Alphonso se lança avec sa mère, la marquise Mélanie, dans une nouvelle danse « le tango » qu'elle venait d'apprendre lors d’un récent séjour en Argentine, danse langoureuse plutôt populaire mais que la marquise adorait.
Le port de tête altier d'Alphonso lui donnait fière allure et la marquise était comblée d'être sa cavalière. C’est elle qui lui avait appris à danser et il fallait reconnaître qu' Alphonso avait de bonnes dispositions pour cela. Ils enchainaient les figures stylées de cette danse d'origine Ibérique, devant un public passionné, ils devenaient le centre d'intérêt au milieu du salon.
Puis sous les applaudissements, ils enchainèrent avec une valse très prisée à l'époque, une valse de Vienne « le beau Danube bleu » de Johan Strauss. Tous les jeunes et moins jeunes se levèrent pour les rejoindre sur la piste.
Les musiciens de l'orchestre invités à se rafraîchir au buffet eurent le plaisir de s'associer aux convives pour écouter maintenant Gertrude, sollicitée par la marquise de Barlinto, interpréter brillamment une sonate de Beethoven au piano.
- Magnifique ! s'exclamaient les auditeurs en frappant des mains.
L'orchestre était en place pour reprendre des morceaux plus classiques que la baronne de Portanda affectionnait.
- toutes ces choses modernes ne m'inspirent que de l'ennui répétait-elle, évitant chaque fois d'appeler ces nouveautés « des danses ». Cela dit, il est vrai que Mélanie et Alphonso sont remarquables dans l'exécution de cette danse. Ce jeune a une beauté mystérieuse quand il vous regarde, cela ne m'étonne pas que les jeunes filles soient envoûtées par ses charmes.
- écoutez cette musique poursuivait-elle, Mozart, c'est tout de même autre chose, n'est-ce pas très chères ?
- Oui tout à fait, répondit sa voisine pour ne pas la contrarier.
La baronne de Portanda fermait les yeux pour mieux savourer la musique, appuyée très élégamment sur le pommeau de sa canne en se tenant bien droite. Elle semblait si calme que sa voisine crut un instant qu'elle s'était endormie.
- vous dormez Baronne ? demanda-t-elle
- non je savoure ces morceaux exquis, répondit-elle sans ouvrir les yeux
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