-Ah, vous êtes dégoûtants, s’exclama t’elle tout à coup les yeux braqués sur une bande de pigeons qui venaient de se laisser aller en lui lestant un gros paquet de fiel blanchâtre sur le bras.
- Beurk, marmonna-t-elle en cherchant de quoi essuyer cette saleté.
Faute de trouver un linge quelconque, elle ôta son foulard brusquement pour le sacrifier au nettoyage en soupirant : - Pardonnez-moi Maman de cet acte dont vous auriez honte, dit-elle en souriant et en regardant le ciel qui lui renvoya une espèce de nuage à la forme d’un visage encadré de longs cheveux.
- Je le dirai à la confesse, cria-t-elle en direction du nuage pour se donner bonne conscience comme si quelqu’un l’avait prise en flagrant délit.
Puis elle se mit à sautiller et à dévaler les marches pour rentrer chez elle.
Les vaches meuglaient un peu plus loin dans un champ accompagnées par les bêlements des moutons de la ferme voisine dans une cacophonie qu'Eléonore appréciait. Elle aimait cette campagne et son atmosphère paisible. Elle l'avait si souvent regrettée ces dernières années, enfermée dans son pensionnat, géré par ces horribles bonnes sœurs qui lui menaient la vie dure. Elle était désormais de retour dans son domaine, diplôme en poche avec tous les rudiments de la soi- disant bonne éducation d'une jeune fille. Elle maîtrisait parfaitement la tapisserie, le piano, l'anglais, les bonnes manières outre l'instruction générale et religieuse qu'une jeune fille devait avoir.
Elle marchait tranquillement dans l'allée du château qu'elle admira encore une fois au loin. Cette magnifique architecture surplombait le village et éclatait de toute sa blancheur dans ce paysage verdoyant. Avec son énorme terrasse bordée de hautes colonnes blanches sur le devant, il trônait majestueusement au milieu d'un parc boisé et fleuri dès que le printemps revenait.
Elle aperçut son père et quelques compagnons qui partaient à la chasse en grande tenue, tenant en laisse leurs chiens excités et les salua de la main. Le comte Jean était fidèle à ses amis chasseurs qu'il connaissait depuis qu'il était gamin et qui n'avaient rien à voir avec l'aristocratie que se plaisait tant à fréquenter son épouse. Il pouvait se laisser aller avec eux dans des grivoiseries, des plaisirs bon enfant et il aimait se retrouver avec eux dans la cabane de chasse construite au milieu de ses terres. Il avait même renoncé à la chasse à courre prétextant un emploi du temps chargé, pour mieux se consacrer à ses parties de chasse privées avec sa bande de copains. Aussi par respect de l'environnement et des récoltes, la présence des grands gibiers étant très destructrice. Aux lisières du bois, il s'amusa de la poltronnerie d'un lièvre pourchassé par un de ses chiens, il retrouva l'animal un peu plus loin pris dans un collet. Il se battait en permanence contre les mauvais garçons récidivistes notoires qui parsemaient des collets sur son territoire. Beaucoup d'autres propriétaires luttaient eux-aussi contre une recrudescence de la chasse illégale et retrouvaient leurs gibiers sur les étals de marchands braconniers.
- ah encore eux s'écria t-il, heureusement que notre forêt est très giboyeuse, puis il repartit gaiement avec ses compagnons.
- Que diriez-vous d'une petite pause pour boire un petit coup de gnole ? demanda le comte jean.
- Ça nous fera pas de mal en effet, un petit remontant n'est jamais de refus, répondit son voisin.
Ils trinquèrent à l'amitié et à leur prochain tableau de chasse en échangeant quelques blagues bien à eux.
Quelques jours plus tard, le comte Jean convoqua sa fille dans son bureau en présence de la comtesse pour lui annoncer une grande nouvelle. Eléonore était toute excitée concernant ce qu'il avait de si important à lui dire et pourquoi il faisait tant de mystères. Elle gigotait sur son fauteuil les yeux rivés sur son père et attendait que les mots lui sortent de la bouche. Le comte Jean amusé par tant d'intérêt sur l'information qu'il détenait, prenait un malin plaisir à prendre son temps.
- pas d'impatience ma fille, murmurait-il, nous attendons ta mère.
La comtesse fit irruption dans la pièce sous l'œil réjoui d'Eléonore qui allait enfin savoir.
- voilà Eléonore, nous avons pensé avec ta mère que tu méritais un présent pour ta gentillesse avec nous, ton attachement affectueux et pour tout ce que tu nous fais vivre de merveilleux au quotidien. Alors nous allons t'offrir une croisière sur le célèbre bateau « le Titanic », le départ est prévu le 10 avril 1912 à Cherbourg dans la Manche.
A peine eut-il prononcé ce mot magique « le Titanic » qu'Eléonore lui sauta au coup en l'embrassant.
- vous ne pouvez pas savoir à quel point vous me faites plaisir en m'offrant cette croisière sur ce bateau extraordinaire dont on entend tellement parler.
Les jours qui suivirent furent très agités, Eléonore courait dans tous les sens pour préparer ses malles. Elle nageait dans un bonheur absolu, chantant à tue-tête dans la maison la rengaine de l'époque.
- « Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, Marguerite, si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, donne moi ton cœur ... »
Sa mère souriait de voir la jeune fille si heureuse et félicita son mari le comte Jean de son idée géniale, malgré un léger pincement au cœur de laisser partir sa fille seule sur cette nouvelle embarcation. Mais elle se disait « ce navire n'est-il pas réputé pour être insubmersible après tout » ?
- rien ne ravirait plus notre Eléonore que ce fabuleux voyage dit-elle.
La date fatidique approchait, tout était prêt pour le départ. Cependant la veille au soir Eléonore prise d'un mal de ventre terrible, dut s'allonger rapidement en attendant le médecin. Celui-ci après l'avoir scrupuleusement auscultée diagnostiqua immédiatement une intoxication alimentaire. Il déconseilla aussitôt à ses parents qu'Eléonore parte le lendemain dans cet état pour une croisière. Eléonore, fort déçue, tenta bien à quelques reprises de convaincre ses parents de la laisser partir jurant qu' elle serait en forme en se levant le lendemain. Elle abandonna ses efforts, se tenant le ventre, consciente qu'elle ne pourrait pas embarquer.
- C'e n'est que partie remise insistait le comte Jean, nous allons changer les dates du billet tout simplement et vous ferez quand même cette croisière Eléonore.
Eléonore passa une semaine alitée. Une diarrhée avait succédé à ses maux abdominaux.
Peut-être avait-elle encore trop dégusté de ces petites baies rouges qui longeaient les sentiers. La comtesse lui apportait régulièrement de quoi se réhydrater comme l'avait conseillé le médecin de famille.
Quelques temps plus tard la jeune fille était remise sur pied quand le marquis
de Barlinto vint rendre visite à son ami le comte Jean. Ils conversaient tous deux quand Eléonore entra dans le salon et elle entendit cette phrase :
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